La schizophrénie humaine envers le règne animal

Jeannot Mouton

La schizophrénie humaine envers le règne animal

Ils fournissent l’imaginaire et les rêves des êtres humains depuis leur plus tendre enfance. Dans les contes, les dessins animés, les films d’animations, les jeux vidéo, les tapisseries acidulées de la petite chambre, le motif des premières robes et des grenouillères s’ébattent ours, lions, poissons, vaches, cochons, rhinocéros, zèbres, poules, pandas, grenouilles, éléphants, girafes…

 

Comme si l’enfance d’un petit humain, pour aller de façon harmonieuse vers l’âge adulte, devait se nourrir de ces figures tutélaires du règne animal. Mieux encore, les vrais animaux ont sur les enfants des effets positifs. Il n’est qu’à voir l’attitude de certains chiens ou chats qui fondent de patience et de douceur pour aborder et supporter les rudesses enfantines. Voir aussi le bonheur et l’excitation des enfants au contact de l’animal et la pré - ciosité de sa relation à lui. D’après le chercheur et professeur Hubert Montagner, les relations avec les animaux déverrouillent le monde intérieur de l’enfant, dévoilent et structurent ses compétences, stimulent sa faculté d’apprendre, son imaginaire. L’humain serait complet seulement à partir du moment où il intégrerait dans son identité profonde, sa psyché, son lien avec ses frères de la faune, sauvage ou domestique.

 

L’exemple de la ferme Green Chimneys, à une centaine de kilomètres de New York, est édifiant. Créé par Samuel et Myra Ross, ce lieu accueille depuis soixante ans des enfants maltraités par la vie. Au contact de l’animal qu’ils auront choisi à leur arrivée, ces jeunes vont peu à peu se réconcilier avec la société humaine. La naissance d’animaux et les soins maternels qui s’y révèlent touchent positivement ces enfants, qui n’ont pu eux-mêmes en bénéficier. Mais un jour, outre le fait que certains petits anges se délectent de l’écartèlement d’insectes ou de l’explosion de crapauds, se produit un phénomène de rup ture avec cet élan d’amour qui emmène une majorité d’enfants vers les animaux. Comme une perte de vue subite, accompagnée d’un abandon du coeur : il y a d’autres chats à fouetter. Les parents, qui lisent à leurs enfants le soir l’histoire de la petite poule rousse, ont parfois déjà dressé un mur hermétique entre cette fratrie idéalisée et la réalité du traitement animal.

 

Le caddie se remplit au supermarché de nuggets de poulets ou de steaks hachés, denrées alimentaires totalement déconnectés de l’ani - mal d’origine, le plus souvent obtenues de façons indignes. Mais encore, des hommes et des femmes épris de leur chien ou de leur chat ignorent sciemment le sort réservé aux animaux de la ferme élevés en batterie qui, de leur premier à leur dernier souffle lors de leur massacre dans un abattoir, n’auront pas connu une seule seconde de bien-être ou de ce respect élémentaire dû à tout être vivant, simplement parce qu’il naît, meurt, souffre, éprouve de la peur ou du plaisir. Pour leur peine et leur malheur le plus souvent, la condition de tous les animaux est largement formatée par l’homme. Lui qui a tant besoin d’eux pour se cons - truire, rêver, se nourrir, se vêtir, travailler et même, au pire, faire la guerre et expérimenter, les abuse, les maltraite, les méprise. Que se passe-t-il pour que nous oubliions ces êtres vivants qui, eux aussi, nous ont mis au monde ? Cette schizo- phrénie humaine envers le règne animal appelle un questionnement de fond sur notre nature et notre qualité d’être humain.

 

Dans cette recherche pour un positionnement juste et une éthique envers l’animal, l’écueil de l’anthropomorphisme est impossible à éviter totalement. On se réfère toujours aux sensations et aux sentiments que l’on connaît soi-même pour évaluer, de manière sensible ou intellectuelle, ceux d’un autre, qu’il soit humain ou animal. Mais il semble urgent de cesser de se poser en centre du monde, car cette attitude nous empêche de réaliser que nous faisons simplement partie d’un vaste ensemble où tout est lié et où tout compte, pour en maintenir l’équilibre et l’harmo nie. Pour l’heure, éloignés de ce positionnement juste et tandis que l’animal joue un rôle crucial dans le puzzle cognitif-affectif de l’humain, nous mettons un voile sur cette infinie tendresse qui, enfant, nous a pourtant amenés à traiter les ani maux comme une mère aime ses enfants, nous révélant ainsi en partie à nous-mêmes. Les Grecs antiques, dans leur sagesse, ne consommaient que deux kilos de viande par personne et par an.

 

Cette consommation exceptionnelle revêtant un aspect rituel et sacré. De même, certains peuples de pêcheurs, chasseurs ou éleveurs, ont pour règle fondamentale de ne prélever que ce dont ils ont besoin et de rendre hommage à la vie dont ils se nourrissent. Au contraire, nous utilisons les animaux à nos fins, fermons les yeux sur les cruautés dont ils sont l’objet, abusons de leur chair et pleurons des larmes de crocodile sur l’éradication de certains d’entre eux, parce qu’il n’y plus assez d’arbres ou de banquise pour les abriter. Toute prédation illimitée est pourtant dangereuse et nous le savons.

 

L’exploitation des animaux et l’indifférence coupable que nous manifestons à l’égard de cette réalité bien connue, ne constituent- ils pas des maux propres à se retourner contre leurs auteurs ? A contrario, notre salut ne repose-t-il sur notre aptitude à une empathie profonde, de celle qui peut transformer les comportements insensibles et destructeurs en actes de respect et d’amour ?

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