De la « Pachamama » à l’agriculture biologique

Le concept de « terres nourricières » n’est pas nouveau. Il faisait partie de la culture ancestrale des communautés originaires d’Amérique. Les ethnies des régions andines la nommaient « Pachamama 1 » et l’élevaient au rang de divinité protectrice et pourvoyeuse. Le nom du peuple mapuche (originaire du sud du Chili et de l’Argentine) signifie « gens de la terre ». Par « terre » il faut entendre la nature en général qui, grâce à « l’équilibre soleil-eau-sol-plantes- micro-organismes permet d’obtenir économiquement des denrées de qualité2 ». Ils avaient compris que la survie de leur civilisation dépendait du respect de la terre et des lois de la nature. Et cette philosophie en relation avec la nature et avec la terre n’est pas le produit d’une cosmovision 3 particulière, mais plutôt le respect d’une loi universelle. Car comme le résume André Birre : « Toute civilisation, qu’elle ait créé les Pyramides, le Parthénon, Notre-Dame de Chartres ou l’Empire State Building, naît sur quelques centimètres de sol vivant qui constituent l’humus, progresse avec la fécondité de cette mince pellicule, dégénère et disparaît avec elle.4 »

 

Il y a cinq siècles, les conquistadores n’ont pas seulement décimé et déculturé les populations originaires de toute l’Amérique, ils ont aussi profondément modifié leur agriculture. « [Les] prêtres espagnols de l’inquisition, totalement ignorants du monde végétal, baptisèrent “ mauvaises herbes ” le foisonnement des cultures vivrières indigènes et, reprenant les normes de leur culture ibérique, exigèrent que ces mauvaises herbes soient arrachées et brulées tels des hérétiques, laissant les champs aussi nus que le parvis de leurs cathédrales5 ». L’interdiction de cultiver certaines plantes, propres aux cultures des peuples autochtones (quinoa, amarante), et l’introduction de la monoculture, qui affecte l’équilibrage chimique naturel des sols, ont affamé les populations, les ont contraintes à l’exode et ont limité la surface des terres arables. Le modèle d’agriculture que l’on impose aujourd’hui à nos paysans est sensiblement le même; il ne s’impose plus aujourd’hui au nom de Dieu, mais en celui du « Saint Rendement » et il a les mêmes conséquences qu’autrefois : disparition des cultures vivrières, stérilité des terres, disparitions d’espèces, appauvrissement des populations paysannes. Les progrès de la science y ont ajouté la pollution des eaux, les apparitions de nouvelles maladies affectant l’homme et ont amplifié la rapidité et l’ampleur de ces phénomènes. La survie de l’espèce humaine dépend aujourd’hui de la remise en cause d’un modèle mortifère et repose sur notre capacité à réapprendre le respect que nous devons à notre terre. Nous faisons partie de celle-ci et, dans la chaîne du vivant, tous les maillons comptent. Au lieu d’être le « dompteur » de la nature, l’homme devra en être le « gardien » pour assurer sa pérennité. C’est en vertu de cette responsabilité, que l’agriculture biologique s’attache à « prendre en compte tout le système air-eau-sol-plante-animaux et le gère sans utiliser de pesticides ni d’engrais chimiques6 ».

 

1 Terre Mère.
2 Desbrosses Philippe, Agriculture biologique, préservons notre futur, Paris, Alphée, 2006, p. 23.
3 Cosmovision est la traduction du terme espagnol Cosmovisión. Il n’existe pas de terme équivalent en langue française. Il signifie : manière de voir et d’interpréter le monde selon El Diccionario de la Real Academia Española.
4 Birre André, cité dans : Desbrosses, Philippe, Agriculture biologique, préservons notre futur, Paris, Alphée, 2006, p. 14.
5 Desbrosses Philippe, ibid., p. 64.
6 Cochet Yves, Antimanuel d’écologie, Paris, Bréal, 2009, p. 50.