L’agriculture bio et la lutte contre la faim dans le monde

 

Il faut se rendre à l’évidence, l’augmentation de la production agricole conventionnelle n’est pas en mesure de réduire la faim dans le monde. Au contraire, les politiques dictées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont largement contribué, en imposant aux pays endettés du tiers-monde des monocultures d’exportation (café, cacao, arachide, soja et autres protéines végétales, huile de palme…), à vider les campagnes de leurs habitants du fait de la disparition des modes d’organisation de l’agriculture vivrière traditionnelle. Cette disparition a, par ailleurs, été accentuée par les importations de produits agricoles subventionnés, en provenance des États-Unis et de l’Union européenne, moins chers sur les marchés locaux que ceux cultivés sur place. Cette politique a ruiné les petits paysans qui n’ont pas eu d’autres alternatives que de rejoindre les bidonvilles, favelas et autres faubourgs périphériques des grandes métropoles du tiers-monde, ou les a condamnés à l’exil.

Par sa contribution non négligeable à l’effet de serre, l’agriculture productiviste participe également au réchauffement climatique et à son cortège de catastrophes, sécheresses, inondations, salinisation des terres du fait de l’envahissement de zones côtières par la mer, et au déplacement consécutif des populations. Mais c’est surtout le développement de l’extrême pauvreté qui est la cause des famines et de la sous-alimentation chronique dans certains pays. À côté de l’Afrique sahélienne où ce phénomène est endémique depuis des décennies, on voit apparaître de nouveaux pays comme l’Argentine, l’Éthiopie, le Soudan, d’où l’on exporte des céréales pour l’alimentation animale vers les pays occidentaux, alors que sévit la famine ou la malnutrition 1.

Aux côtés du FMI et de la Banque mondiale, des organisations internationales influentes, comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ont incité ces pays à se structurer pour se spécialiser dans des cultures d’exportation et à s’ouvrir au « libre-échange », ce qui détruit les emplois locaux et fait passer les paysans de la pauvreté rurale à la misère des villes où, sans les réseaux familiaux traditionnels, ils tentent vainement d’offrir leur force de travail.

Dans son rapport sur le droit à l’alimentation, le rapporteur spécial de l’ONU, Olivier de Schutter, montrait que dans les pays victimes de la sous-alimentation, les modes de production agricole ne sont ni durables sur le plan environnemental, ni justes sur le plan social 2. Le rapporteur soulignait que l’augmentation de la production alimentaire n’est pas suffisante pour résoudre le problème de la sous-alimentation et qu’« elle ne permettra pas d’accomplir des progrès notables dans la lutte contre la faim et la malnutrition, si elle ne s’accompagne pas d’une élévation des revenus et d’une amélioration des moyens de subsistance pour les plus pauvres – en particulier les petits agriculteurs des pays en développement » 3.

Il ajoutait que « le plus important est de prendre des mesures qui facilitent la transition vers un type d’agriculture à faible émission de carbone, économe en ressources, qui bénéficie aux agriculteurs les plus pauvres ».

Olivier De Schutter faisait le constat que « la perte de la biodiversité, l’utilisation déraisonnable de l’eau et la pollution des sols et de l’eau font que les ressources naturelles risquent de ne pas pouvoir continuer à soutenir l’agriculture ».

Il proposait d’utiliser des techniques susceptibles d’« améliorer la durabilité des agroécosystèmes en imitant la nature plutôt que l’industrie » et en particulier l’agro-écologie 4. Enfin, le rapporteur soulignait, en s’appuyant sur de nombreux exemples, les intérêts de ce mode de production agricole et notamment pour la sélection des cultures avec comme corollaires l’accroissement de la résistance des variétés à la sécheresse, l’obtention de variétés avec des cycles de croissance plus courts, l’accroissement de la productivité par l’introduction de la biodiversité agricole (diversité des cultures, bétail, agroforesterie, poisson, pollinisateurs, insectes, organismes du sol…) 5, la création d’emplois.

En réduisant leur dépendance aux intrants, aux subsides de l’état ou aux usuriers locaux, en augmentant les rendements, et en repoussant ainsi le spectre de la misère et de la sous-alimentation, les petits paysans peuvent consacrer une part du budget familial à la santé et à l’éducation.

En termes de durabilité des pratiques, le rapport insiste sur le fait que l’agro-écologie facilite l’adaptation au changement climatique et permet de combattre plus facilement l’arrivée de nouveaux parasites, plantes invasives maladies, etc.

Les lobbies de l’agriculture productiviste et ceux qui se font l’écho de leurs thèses pour justifier le recours à la chimie, à la spécialisation agricole des régions du monde et à l’expropriation des paysans pauvres pour résoudre le problème de la faim dans le monde, ont reçu, avec la publication de ce rapport, un démenti sévère.

 

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1 Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries du Tiers Monde, Karthala, 2011.

2 Rapport du rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation Olivier de Schutter, ONU, septembre 2010.

3 Ibid, p. 3.

4 Ibid. p. 7.

5 Ibid. p. 8.