Le mythe de la croissance illimitée

 

En 2011, l’Oscar du meilleur documentaire a été décerné au film Inside Job, réalisé par Charles Ferguson et narré par le célèbre acteur Matt Damon. Selon le réalisateur, ce film montre « la corruption systématique des États-Unis par l’industrie financière et les conséquences de cette corruption1 ». Il explique d’une manière très détaillée les relations entre le monde de la finance et celui de la politique, les conflits d’intérêt et le va-et-vient des experts entre cabinets gouvernementaux, conseils d’administration des grandes firmes et universités. C’est sous ce jour peu connu qu’est présentée et expliquée la crise des subprimes qui continue à faire des ravages dans l’économie mondiale. La dérégulation des marchés financiers a conduit les ménages, auxquels on permettait de s’endetter au-delà du raisonnable 2, à l’insolvabilité et à la perte de tous leurs biens, entraînant la faillite de certaines institutions bancaires et la crise économique mondiale.

Ce que ne souligne pas le documentaire, c’est que le débridage du crédit à la consommation était également poussé par deux objectifs : la compensation de la baisse continue des salaires depuis le début de la globalisation financière (qui a entraîné la délocalisation d’une large part des emplois) et surtout la recherche d’une croissance économique élevée. En effet, le crédit est indispensable à la croissance. Si les travailleurs ne dépensaient que ce qu’ils gagnaient, d’où proviendrait la croissance de la production ? L’argent tournerait sur lui-même dans une économie en cercle fermé. L’injection « d’argent frais » est indispensable à la croissance économique mondiale. Dans son livre, La prospérité sans croissance3, Tim Jackson se réfère au financier Georges Soros pour en témoigner : « Dans Le nouveau paradigme des marchés financiers4, Georges Soros attribue l’émergence sur les marchés financiers mondiaux de ce qu’il appelle une “ super-bulle ” à une série de politiques économiques destinées à aug­menter les liquidités comme moyen de stimuler la demande. L’assouplissement des contraintes pesant sur la réserve fédérale américaine, la dérégulation des marchés financiers et l’encouragement de la titrisation des créances par le biais de dérivés financiers complexes procèdent d’interventions délibérées. L’encouragement de la croissance économique était leur objectif primordial.5»

L’objectif forcené d’une croissance économique la plus forte possible que se sont imposés la majorité des états nous mène au désastre. Dans un premier temps parce qu’elle engendre, à un certain niveau de développement, des crises répétées, ensuite parce qu’elle est loin de remplir son objectif: apporter le plein emploi et la prospérité. À titre d’exemple, la jeune génération européenne est la première dont le niveau de vie sera inférieur à celui de ses parents.

Pourtant, en cinquante ans, hormis les années 1974 et 1994, la croissance française, bien que faible après les Trente Glorieuses, s’est toujours maintenue.

Le mythe de la croissance illimitée repose sur la croyance en un monde infini toujours plus opulent, permettant à l’homme d’accumuler toujours plus, de consommer toujours plus, jouissant en conséquence de toujours plus de sécurité et donc d’être plus heureux. C’est cantonner l’homme dans un rôle de consommateur suiveur, fasciné par la nouveauté et dupe face à l’obsolescence programmée des biens qu’il achète. En effet, la croissance est portée par deux dogmes, celui des besoins générés par une industrie du marketing qui sait parfaitement utiliser la psychologie sociale pour créer de nouveaux besoins, et par celui des ressources naturelles infinies. Et bien non. La terre est ronde, finie, et si on ne connait pas les données exactes des ressources en terres arables, en pétrole, en minerais ou en eau, ces ressources ont des limites, ne serait-ce que parce que nous les épuisons plus vite qu’elles ne se régénèrent. Le productivisme, le consumérisme et le court-termisme, favorisent une fuite en avant de l’humanité vers un futur incertain mais fait, à coup sûr, d’épuisement des ressources indispensables à la survie des espèces terrestres dont nous faisons partie. Appliquée à l’agriculture, cette politique de croissance de la production, en dépit de ses coûts environnementaux, est une aberration.

Il est urgent de se défaire d’un mythe mortifère qui, somme toute, n’a que trois siècles d’histoire (beaucoup moins que de nombreuses sociétés humaines) et qui conduira à l’extinction de la nôtre si nous ne le remplaçons pas par la recherche d’un avenir plus sobre, plus vertueux et plus solidaire.

 

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1 Interview filmée de Charles Ferguson par Charlie Rose (consulté le 18 septembre 2011). «Charlie Rose Interviews Charles Ferguson on his documentary ‘Inside Job’».

2 L’endettement moyen des ménages américains comparé au revenu disponible atteignait en moyenne 140 % en 2010 selon les chiffres du Journal du Net (consulté le 18 septembre 2011). «Les ménages ont dépensé sans compter».

3 Jackson, Tim, La prospérité sans croissance, Bruxelles, De Boeck, 2010.

4 Soros, Georges, The New Paradigm for Financial Market. The credit crisis of 2008 and what it means, Londres, Public Affaire, 2008, p. 81 et suivantes.

5 Jackson, Tim, La prospérité sans croissance, op. cit., p. 44.