L’usage des antibiotiques dans l’élevage, un problème de santé publique

 

Si l’utilisation d’engrais et de pesticides pose de graves problèmes pour la qualité de l’eau du robinet, à tel point qu’en certaines régions son utilisation pour l’alimentation des nourrissons est interdite et est déconseillée pour les adultes, l’utilisation des antibiotiques dans l’alimentation des animaux et la médecine vétérinaire pose un problème de santé publique. La résistance des bactéries aux antimicrobiens et en particulier aux antibiotiques, constituait déjà en novembre 2011 selon la Commission Européenne, « un problème mondial de santé publique », causant chaque année la mort de 25000 personnes en Europe, les données utilisées datant de 2007 1. La Commission, si elle soulignait l’usage inapproprié des antibiotiques en médecine humaine, pointait aussi la responsabilité de l’utilisation des antibiotiques dans l’élevage et le traitement préventif ou thérapeutique des animaux. La Commission s’appuyait sur les avis scientifiques, rendus notamment par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), qui était  très alarmiste et rappelait que: « La médecine moderne est fondée sur le recours à des antibiotiques efficaces. (…) Sans [eux], ce sera la fin des soins intensifs, des greffes d’organes, de la chimiothérapie anticancéreuse, de la prise en charge des prématurés ou même des interventions aussi banales qu’une pose de prothèse de hanche ou du genou ». L’ECDC imputait aux infections nosocomiales provoquées par les bactéries multi-résistantes un décès sur trois, voire un sur deux, de l’ensemble des infections hospitalières. Depuis, le problème ne fait qu’empirer puisqu’une étude de l’Institut National de Veille Sanitaire réalisée en juin 2015[1] chiffrait, seulement en France, à plus de 158 000 cas le nombre d’infections dues à des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques, ces infections entraînant environ 12 500 décès annuellement (données utilisées datant de 2012).

 

Si en 2006, l’Union Européenne a enfin pris la décision d’interdire l’usage des antibiotiques pour stimuler la croissance  des animaux, cela reste possible dans d’autres pays, notamment aux États-Unis. De plus, l’utilisation en Europe d’aliments médicamenteux contenant des antibiotiques reste autorisée. Des bactéries ordinaires ont développé des résistances aux antimicrobiens administrés aux animaux. La résistance aux antimicrobiens se transmet de l’animal à l’homme par l’ingestion d’aliments et le contact avec les animaux. Cette résistance se propage d’un pays à l’autre et d’un continent à l’autre, à l’occasion des déplacements des personnes, mais également du fait des va-et-vient des bovins entre les différents pays d’Europe. Ces déplacements varient en fonction des montants des primes à l’engraissement, plus ou moins importantes dans les pays, selon les mystères de la politique agricole européenne et en fonction des cours 2. Dans sa communication, la Commission Européenne déplore l’utilisation dans la médecine vétérinaire d’antimicrobiens très importants pour l’homme. Elle souligne qu’il a été démontré que les porcins constituent un réservoir important pour le staphylocoque doré résistant à la méthicilline (SARM) causant des infections nosocomiales graves, dont le choix du traitement est limité. L’amélioration des conditions d’élevage, y compris dans l’aquaculture, permettrait de réduire l’utilisation des antimicrobiens. Visiter un élevage de volailles ou un élevage de saumon en Norvège est édifiant. D’après un article publié sur le site de la Protection Mondiale des Animaux de Ferme (PMAF), l’entassement des poissons fait qu’ils ont chacun 75 cm d’eau pour vivre. Blessures, stress, maladies et mortalité sont autant de conséquences de ce manque d’espace. L’utilisation fréquente du diflubenzuron, un pesticide contre les poux de mer, un parasite très à l’aise dans ce confinement, serait aussi dangereux pour l’environnement et toxique pour les poissons. Une poule pondeuse en élevage traditionnel ne dispose, quant à elle, pas même d’une surface correspondant à une feuille de papier A4. D’où des problèmes comportementaux et de santé bien supérieurs à la normale. Privilégier le bien-être animal améliorerait de beaucoup la santé des animaux d’élevage et abaisserait le recours aux traitements chimiques. Pour l’utilisation des antibiotiques, l’application dans les élevages traditionnels des protocoles imposés aux élevages respectant les critères de l’agriculture biologique, constituerait une voie déjà expérimentée, à la hauteur des enjeux de santé publique. Quels sont, pour l’essentiel, ces protocoles?

– L’utilisation de médicaments vétérinaires allopathiques chimiques de synthèse ou d’antibiotiques à des fins de traitement préventif est interdite.

– Les produits phytothérapiques, les produits homéopathiques, les oligoéléments sont utilisés de préférence aux médicaments vétérinaires allopathiques chimiques de synthèse ou aux antibiotiques.

– Si les mesures prévues se révèlent inefficaces pour combattre la maladie ou traiter la blessure et si des soins sont indispensables pour épargner des souffrances ou une détresse à l’animal, il est possible de recourir de façon limitée à des médicaments vétérinaires allopathiques chimiques de synthèse, ou à des antibiotiques, sous la responsabilité d’un médecin vétérinaire.

– Le délai d’attente entre la dernière administration, dans les conditions normales d’usage, de médicaments allopathiques vétérinaires à un animal et la production de denrées alimentaires provenant de cet animal, dans le cadre de l’agriculture biologique, est doublé par rapport au délai d’attente légal ou, en l’absence de légal, fixé à 48 heures 3.

– Ces règles se révèlent suffisantes car les conditions d’élevage, la meilleure qualité de la nourriture permettant de renforcer les défenses immunitaires des animaux, leur espace d’évolution plus important, de moindres déplacements et de moindres sources de stress, de meilleures conditions d’hygiène, permettent de limiter le recours aux antimicrobiens.

 

Malheureusement, dans ses recommandations, la Commission Européenne, au lieu d’imposer l’abandon de modes d’élevage indignes causant souffrances, maladies et par suite la nécessité de traitements antibiotiques, propose entre autres mesures « l’élaboration de(s) recommandations sur l’utilisation prudente des antimicrobiens en médecine vétérinaire» et également le lancement de programmes de recherche de nouveaux antibiotiques. L’illusion que la science pourra peut-être résoudre – à une échéance incertaine – le problème grave de la perte d’efficacité d’antibiotiques aussi importants que ceux utilisés en chimiothérapie anticancéreuse, pour les actes chirurgicaux ou pour le traitement des maladies nosocomiales, est tout simplement consternante de légèreté et d’imprévoyance. Cette illusion entretenue montre le poids des lobbies pharmaceutiques et de l’agroalimentaire.

 

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  1. Communication de la Commission Européenne au Parlement Européen et au Conseil en date du 15 nov. 2011 : Plan d’action pour combattre les menaces croissantes de résistance aux anti-microbiens.
  2. Des fraises en hiver, Claude-Marie Vadrot, Delachaux et Niestlé, 2010.
  3. Règlement (CE) n° 834/2007 du Conseil du 28 juin 2007 relatif à la production biologique et à l’étiquetage des produits biologiques. – Règlement (CE) N° 889/2008 de la Commission du 5 sept. 2008 portant modalités d’application du règlement (CE) n° 834/2007 en ce qui concerne

[1] Mortalité et morbidité des infections à bactéries multi-résistantes aux antibiotiques en France en 2012, Etude Burden BMR, rapport –juin 2015