Préserver les races locales

 

Jamais dans l’histoire, le nombre d’animaux domestiques ou d’élevage n’a été aussi important. Et pourtant jamais le nombre d’espèces et de races n’a été aussi faible.

Si l’homme de ce début de XXIe siècle est alerté sur la disparition des espèces animales sauvages, tout en restant d’ailleurs simple spectateur de cette inexorable disparition, il n’est guère conscient de la perte considérable de races d’animaux domestiques que ses ancêtres avaient façonnées à leur convenance, pour les produits qu’ils en tiraient ou selon les services qu’ils rendaient.

Comme cela est le cas pour les plantes qu’il cultive et consomme, son attention n’est guère attirée par l’uniformité et l’uniformisation des animaux domestiques. Convenons que, mis à part les animaux de compagnie, l’homme majoritairement citadin de ce siècle n’est pas au contact des animaux et que sur les étals de boucherie des supermarchés ou vus de l’autoroute, toutes les vaches et tous les moutons se ressemblent. Quant aux porcs et aux volailles, ils ont disparu de notre horizon pour être enfermés dans des hangars industriels dont seule l’odeur pestilentielle qui s’en dégage permet d’imaginer qu’ils abritent des élevages concentrationnaires.

La FAO estime que plus de mille races d’animaux domestiques ont disparu en un siècle et que deux mille sont en voie de disparition, soit environ un tiers de l’ensemble des races animales. Chaque semaine, deux races disparaissent à jamais de la surface de la terre. Les principales pertes à venir se situent dans les pays du Sud qui privilégient les races des pays occidentaux. Celles-ci, considérées comme plus productives, sont souvent inadaptées aux climats.

Selon les préhistoriens, le premier animal domestiqué fut le chien, plus de dix mille ans avant notre ère. En France, suivent  les ruminants, le porc, puis le cheval et les volailles. Ce processus de domestication fut constant jusqu’au XVIIIe siècle et se poursuivit encore au XXe siècle, bien que dans une moindre part avec les cervidés, le bison d’Europe et les poissons.

Si l’homme a façonné les animaux, ceux-ci ont profondément modifié la vie des hommes de l’Antiquité. La domestication des chevaux, des bœufs, mais aussi, au gré des continents, des chameaux, des éléphants et des lamas, et les inventions techniques qui ont permis de tirer parti de leurs forces comme la roue, la charrue ou les moulins, ont transformé la vie des paysans et permis le développement du commerce.

Le processus de domestication et de transformation corrélatif aux caractéristiques morphologiques et physiologiques des animaux se déroule sur quelques siècles seulement 1. Les protections dont ils bénéficient de la part de l’homme, la diminution de leur activité liée à un accès facilité à la nourriture modifient leurs caractères : pelage, fourrure, facultés perceptrices, squelette, reproduction… Le changement des conditions géographiques, climatiques et géologiques, dans les composantes de la flore en particulier, entraînent également des changements progressifs par rapport à leurs ascendants sauvages.

La notion de race est sujette à débat chez les éleveurs. Dans l’élevage de type productiviste, la race correspond exclusivement au type de production recherchée, viande, lait, laine par exemple. D’autres éleveurs restent attachés à un concept de races correspondant à un terroir, une culture locale et pointent les dangers d’une standardisation préjudiciable à la biodiversité. C’est cette conception de la race que nous défendons ici.

À l’origine de la constitution des races locales, on trouve le souci des éleveurs d’identifier leurs bêtes. Ils s’attachaient à conserver dans leurs troupeaux des bêtes de couleurs identiques avec des caractères propres 2. Ils évitaient pour cette raison tout croisement pour ne pas diluer ces caractères. Ainsi, dans les Alpes, les moutons avaient des caractéristiques différentes d’une vallée à l’autre. Il en allait de même pour les vaches de race tarine différentes dans chaque vallée, et même d’un troupeau à l’autre. A contrario, des caractéristiques spécifiques pouvaient résulter de croisements comme la race de moutons thônes et marthod en Savoie et Haute-Savoie.

Très souvent, les races qui épousent la notion de terroir reflètent également les produits locaux. Ainsi, historiquement, la tarine est la race du beaufort, l’abondance celle du reblochon ; dans l’Isère et la Drôme, la villarde est celle du bleu du Vercors-Sassenage (maintenant associée à la montbéliarde et à l’abondance) et les autres races ont été admises lors de la mise en place des cahiers des charges AOC, parce qu’elles étaient présentes localement…

Par leur adaptation aux conditions spécifiques d’élevage liées au climat, à la nature des sols, les races locales sont plus rustiques et plus résistantes aux maladies. La seule recherche de la productivité ou de la prolificité des animaux aboutit à la disparition de ces caractères de résistance, érode le patrimoine génétique mondial et rend les animaux plus sensibles aux maladies et aux épizooties3. Cette érosion accroît également l’utilisation de médicaments dans les élevages et notamment d’antibiotiques, avec toutes les conséquences induites en termes de santé publique.

En quelques décennies, nous avons, au nom de la productivité, perdu des siècles de sélection patiente des animaux.

La disparition des races locales est allée de pair avec celle des troupeaux de vaches ou de moutons de nombre de régions de France où ils jouaient un rôle important dans le système agro-sylvo-pastoral (associant l’agriculture, l’exploitation de la forêt et l’élevage) et l’équilibre écologique. La monoproduction et l’importance prise par la culture de céréales, majoritairement destinées à l’alimentation du bétail dans les élevages industriels, a défiguré les paysages de nos régions, tels ceux de la région parisienne, du nord de la France, ou du Lauragais dans la région toulousaine pour n’en citer que quelques-unes.

Fort heureusement, la tradition pastorale se maintient encore en Rhône-Alpes dans  les montagnes et les collines notamment, garante de la beauté de nos paysages et de la saveur de nos produits locaux.

 

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1 Achilles Gautier, La Domestication. Et l’homme créa l’animal…, Errance, 1990.

2 Alain Raveneau, Inventaire des Animaux Domestiques en France, Nathan, 2004, p. 9, p. 79.

3 Les épizooties sont des maladies frappant des espèces ou des régions entières (ex : grippe aviaire, ESB, peste porcine).